BANKSY BY LE TEMPS / MODUS GALLERY

BANKSY, LE GRAFFEUR QUE TOUT LE MONDE VEUT DÉMASQUER

Banksy / Modus Gallery

Il est la star de l’art urbain. Un blogueur écossais pense avoir percé le mystère de son identité. Un galeriste genevois relance l’hypothèse de l’artiste anglais Damien Hirst. Mais pourquoi tout le monde cherche-t-il à savoir qui est Banksy?

C’est le mystère le mieux entretenu du Street Art. Qui est Banksy, le graffeur star, celui qui couvre les murs de ses dessins au pochoir pour critiquer tout à trac notre société à la dérive, dénoncer l’injustice économique et brocarder le monde de l’art sur un mode caustique et souvent humoristique? Qui est cet artiste sans visage dont les œuvres se vendent plusieurs centaines de milliers de dollars? Et qui, sur une plage d’Angleterre, construisait Dismaland, parc d’attractions éphémère et déglingué, sorte de Disneyland à l’envers? Personne ne le sait. Comme Robin des Bois, sans l’arc mais avec des bombes de peinture en bandoulière, Banksy s’en prend à l’autorité et aux puissants. Et depuis ses débuts d’artiste de rue à Bristol en 1998 il a toujours réussi à passer entre les mailles du filet. A moins qu’il n’ait déjà été arrêté, mais sous son vrai nom.

La semaine dernière, le Daily Mail pensait ainsi avoir identifié le graffeur masqué. Le quotidien britannique relayait en fait l’enquête menée par Craig Williams, un blogueur écossais qui à force de recoupements a fini par déceler une étrange coïncidence dans les emplois du temps de l’artiste. A chaque fois que Banksy agit hors d’Europe, il se trouve que le groupe Massiv Attack joue également dans le coin. Cela se vérifie en 2003 à Melbourne, en 2006 à Los Angeles, en 2008 à la Nouvelle Orléans et en 2013 à New York. Craig Williams n’a pas choisi la figure historique du trip hop britannique au hasard. Son leader apparaît en effet comme le candidat idéal. Multi-artiste, Robert «3D» Del Naja a commencé par être un graffeur respecté de la scène du Street art de Bristol. Deux arrestations pour atteinte à la propriété l’auraient finalement décidé d’abandonner l’art mural pour se consacrer à la musique.

Emballement planétaire

Leur connivence, ni le musicien ni le graffeur n’en ont jamais fait grand mystère. Le premier apparaît dans «Faites le mur», vrai-faux documentaire de 2010 consacré au second et réalisé par lui-même. Cinq ans plus tard, Banksy renvoyait l’ascenseur au chanteur en signant la préface du livre 3D and the Art of Massiv Attack. Pour Craig Williams la chose ne fait pas un pli: «3D» et Banksy seraient donc une seule et même personne. Le blogueur reste cependant prudent. «Peut-être que cette supposition qui faisait de Banksy une seule personne est loin du compte, et qu’il s’agit plutôt d’un groupe qui, au fil des ans, a suivi Massive Attack et peint des murs pendant leur temps libre», avance Craig Williams dans le quotidien britannique. Et peut-être qu’à la tête de ce groupe nous avons Del Naja. Un artiste pluridisciplinaire qui mène un des groupes phares de l’histoire récente de la musique britannique, mais également l’un des artistes les plus vénérés de la planète. Ça serait quelque chose de cool.» Tellement cool que la nouvelle de son identité supposée suscite désormais un emballement planétaire.

Elle fait suite à la théorie qui catapultait un certain Robin Cunningham dans la peau de Banksy. Laquelle semblait vouloir être confirmée en mars 2016 par un groupe de scientifiques de la Queen Mary University de Londres. La géolocalisation des œuvres associée à des techniques utilisées en criminologie arrivait ainsi à la même conclusion. Ce qui n’empêche visiblement pas le doute de persister. Le 3 septembre, devant les 27 000 spectateurs venus écouter Massive Attack rejouer à Bristol après 11 ans d’absence, Robert Del Naja n’a fait qu’ajouter un peu d’épaisseur au mystère. «La rumeur qui prétend que je suis Banksy est très exagérée. Nous sommes tous Banksy». Peu d’artistes peuvent se vanter de faire monter une telle fièvre.

Le Zorro de l’art

Mais pourquoi cette frénésie à vouloir absolument le démasquer? «Son message est simple. Ses œuvres sont efficaces et parlent à tout le monde. Les gens l’adorent», observe Philippe Davet, galeriste et directeur de Blondeau & Cie à Genève. Un capital de sympathie que l’artiste sait soigner. Lorsqu’un SDF de Los Angeles se trouve chassé de la citerne où il habite parce qu’un collectionneur vient d’acheter le graffiti que l’artiste britannique a peint dessus, Banksy lui offre de quoi se payer un logement pendant au moins un an. «Il est très populaire surtout auprès d’un public, souvent jeune, qui ne s’intéresse pas forcément à l’art contemporain.» Faites le test pour voir. Prenez un panel représentatif de la génération Y qui ne met jamais les pieds dans un musée et demandez-lui s’il connaît Jeff Koons? Il s’en trouvera bien un parmi l’assistance qui sait que l’artiste américain réalise des sculptures géantes de chien en forme de baudruche. Les autres, eux, regardent en l’air. Recommencez, mais maintenant pour savoir qui connaît Banksy. Toutes les mains se lèvent: «Ah oui le mec qui peint des graffitis politiques et dont personne n’a jamais vu la tête. J’aime bien.»

L’anonymat, c’est ce qui fait la force de Banksy et lui assure son statut de héros rebelle. «Il ne faut pas oublier qu’il vient de cet univers du graffiti où les artistes peignent en douce la nuit pour éviter les patrouilles. Et que chez eux, l’important est ce qu’ils expriment, pas ce qu’ils sont», rappelle Willem Speerstra, propriétaire de la Speerstra Gallery à Bursins spécialisée dans l’art urbain. «Je lui souhaite d’échapper encore longtemps au radar. Rester caché entretient son mythe.» Important collectionneur de Street Art Marco Berrebi abonde: «Les artistes du Street Art ne donnent jamais leur vrai nom. Ils s’appellent Zevs, Brainwash. JR, par exemple, ne se cachent pas mais n’ont jamais dévoilé leur véritable identité. Banksy est un cas à part car personne ne sait qui il est physiquement. S’il s’obstine dans sa clandestinité, c’est pour se protéger. De tous les artistes urbains, il est sans doute celui qui est allé le plus loin dans l’illégalité, lorsque à ses débuts il intervenait dans l’espace public anglais.»

Mais de la même manière que la nature à horreur du vide, les gens supportent mal de ne pas savoir. «Banksy c’est Zorro. Et comme toutes les légendes on aimerait bien découvrir au final qui se cache derrière», poursuit Philippe Davet qui a sa petite idée sur la question. Car lui aussi, il y a quelques années, s’est lancé sur la piste de l’artiste invisible. «Le milieu de l’art contemporain a vraiment découvert les œuvres de Banksy aux enchères aux alentours de 2006. Dès le début sa cote s’est envolée. Comment un type qui pratique son art dans la rue et dont le nom n’était alors connu que des spécialistes du Street Art émergent pouvaient atteindre de tels scores chez Christie’s et Sotheby’s? Et puis il y avait aussi un problème d’authenticité. Le style Banksy est assez facile à reproduire. D’autant qu’il a changé avec le temps. Il y a une dizaine d’années, j’avais demandé à un spécialiste de l’une de ces maisons comment il faisait pour être sûr de vendre un Banksy original. Il m’a été répondu que les demandes de certificats étaient envoyées à l’adresse du studio de Damien Hirst.»

Opération marketing

Que Banksy et l’artiste anglais, célèbre pour son requin blanc qui surnage dans un aquarium de formol, ne forment qu’un, l’hypothèse n’est pas nouvelle. Tous les deux apparaissent sur la scène de Young British Artists dans les années 90. Tous les deux cultivent un esprit similaire de provocation potache hérité du punk. Banksy et Hirst ont même œuvré à quatre mains. Leur toile commune «Keep It Spotless» a été adjugée 1,8 million de dollars chez Sotheby’s en 2008. Un record absolu pour le graffeur. «Cela fait bientôt 20 ans que tout le monde le traque et pourtant personne n’est encore parvenu ni à le voir travailler ni à le photographier, continue le galeriste genevois. Maintenir ainsi l’énigme nécessite une logistique parfaitement rodée. Pour moi, c’est une opération d’art marketing qui réclame des moyens. Et le marketing justement Damien Hirst est passé maître en la matière.»

Mais Philippe Davet éclaire aussi cette supposition de nouveaux indices. «Dans une interview du 2011, un journaliste demandait à l’artiste tchèque Jîrî Georg Dokoupil quel était son artiste inventeur préféré. Sans hésiter il a répondu Damien Hirst. Il ajoutait: ce qui me fascine le plus chez lui c’est d’avoir réussi, avec Banksy, à créer une sorte de sous-marque. Je suis absolument certain de ce que j’affirme. Je connais très bien la personne qui me l’a dit et elle sait très bien de quoi elle parle. Je la crois à 100%.» Reste que pour le peintre, Banksy serait plutôt une hydre, un artiste a plusieurs têtes. Ses interventions urbaines seraient en fait les actions combinées d’une multitude de talents. Comme une organisation «avec différentes sous-branches pour différents styles et techniques. Ce qui expliquerait que le secret de son identité n’ait jamais été percé.»

Ce jeu du chat et de la souris, Banksy s’en amuse. Au point que la chasse se transforme parfois en art attack. Entre le 1er et le 31 octobre 2013 il s’installait à New York où il semait les cailloux de sa présence via son site internet et les réseaux sociaux. «Better Out Than In» (Mieux dehors que dedans) va ainsi passionner ses fans, les curieux et la police pendant un mois. Sans jamais tomber le masque. Mieux dehors que dedans.

Banksy / Modus Art Gallery